13 – Les lieux communs hostiles

Nous dédions cet épisode à toutes les personnes qui nous ont signalé en masse leur indignation en découvrant les tapis de piques anti-SDF. Merci à Geoffrey Dorne pour cet article ; ainsi qu’à MadMoizelle pour celui-là. Go #TeamFakir.

J’aime les SDF… Les mendiantes, clochards, prostituées et autres indigents à la rue sont, pour le connard professionnel, des éléments essentiels de nos villes. Ils sont l’apologue veillant à effrayer le bas peuple, le cautionary tale de notre société de consommation. Un conte dont la morale est simple : si tu ne te soumets pas au devoir de produire et consommer, tu finiras dans des guenilles démodées assis sur un trottoir à faire des fautes au marqueur sur ton bout de carton. La peur, l’inconfort et la gêne qu’ils vous instillent ne servent pas seulement à vous faire entrer dans le rang. Elles vous poussent, en sus, à produire d’autant plus, montrer que vous méritez de vivre et de consommer en pressant le pas pour vous donner l’air affairé, important.

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Tout bon connard saura reconnaître l’utilité de ceux qui ne se conforment pas aux règles sociales. Plus ils sont visibles, présents, dérangeants et odorants, moins les badauds se mettront à prendre du recul et à voir les mécanismes des bastarderies que nous mettons en place. Ainsi, le mobilier urbain anti-mendicité que l’on voit fleurir dans nos villes n’est certainement pas l’œuvre d’un connard. Ces idées viennent tout au plus de salauds à la petite semaine, des wannabe bastards à la vue aussi courte que leurs idées, sous-payés par un conseil municipal bien mal avisé.

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Les piques pour SDF et autres barres d’assise repose-fesses ne sont que la partie visible de cet iceberg où se cristallise la bêtise crasse. Nos ersatz de connards n’hésitent pas à armer de fer les murets pour décourager les skaters ; à créer des poubelles et colonnes de métal crénelé empêchant l’adhérence des stickers chatoyants collés par des groupes de rock. Or punks et skaters sont, encore une fois, un mal nécessaire à tout ingêneur qui se respecte. Ce sentiment de liberté, lorsqu’ils tirent la langue à l’autorité, renforce en eux l’autorité qu’ils croient combattre. Leur exutoire est notre assurance de les voir un jour rejoindre les rangs des consommateurs zélés. À vrai dire, la seule idée littéralement lumineuse que j’aie pu voir dans ces aménagements urbains, c’est l’installation de ces lampadaires blafards dégageant une lumière froide, verdâtre et insoutenable.

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Même si cet exemple fait montre d’une ingênosité certaine ; la démarche qui le sous-tend témoigne, elle, d’un manque cruel d’intelligence. Créer l’inconfort des marginaux, et donc le confort des riverains, est un calcul à court terme qui ne satisfait qu’un promoteur immobilier ou une politicienne en fin de mandat. Si les citoyens vivent dans le confort, il nous faut, en tant que connards, redoubler d’efforts pour leur créer des angoisses. Leur trouver de nouveaux problèmes afin que nos commanditaires puissent les exploiter. C’est ainsi que je me suis retrouvé à œuvrer pour les SDF. Pour la première fois de ma vie, j’ai travaillé gratuitement, proposant mes services pro Bono.

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Cela fait des années que ce mobilier urbain existe. Que les associations de commerçants et les services municipaux de voirie travaillent main dans la main à formater votre environnement urbain contre les inadaptés sociaux. Et, passants que vous êtes, vous ne vous êtes pas rendu compte qu’aucun de ces nouveaux aménagements ne visait en réalité à réserver vos rues et vos places à une partie restreinte de leurs habitants. Qu’ils en restreignent l’usage aux comportements acceptables. Jusqu’à ce que votre tante, votre beau-frère, votre meilleur ennemi de lycée et votre collègue de travail ne s’indignent sur les réseaux sociaux, faisant la joie des blogs que j’ai contactés. Car oui, si vous vous êtes révoltés du mulot, c’est uniquement grâce à moi.

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Bien évidemment, comme tout ce dans quoi j’investis mon temps, mon talent et mon énergie, cette campagne de communication fut un franc succès. Aujourd’hui, vous ne pouvez plus apercevoir une installation de galets sur une surface plane sans voir que ce n’est pas simplement moche, mais bel et bien hostile. En plus de cela, ma démarche a conforté le twittos moyen dans la croyance que ses gazouillis pouvaient changer le monde ; qu’il n’a donc pas à lever les yeux de son smartphone, se prendre en main et faire des choses concrètes pour se rebeller.

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Attention, il s’agit là d’une démarche à ne pas recommander aux bastards débutants. Seul un connard aguerri, avéré et reconnu peut se permettre, de temps en temps, de passer pour un gentil. Il en va, après tout, de votre fonds de commerce. Néanmoins, lorsque votre réputation n’est plus à faire, et si une cause soi-disant « bonne » rejoint vos intérêts d’ingêneur ; vous ne devez pas hésiter à vous en emparer. Le paradoxe apparent ne fera que révéler, auprès de vos futurs commanditaires, votre fourbe duplicité.

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Si toi aussi tu te sens l’âme d’un connard ou d’une connasse, et que tu as envie d’inspirer aux auteurs de ce graphic novel une Bastardise de ton cru… fais-nous en part dans les commentaires !

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Une réflexion au sujet de « 13 – Les lieux communs hostiles »

  1. “Un conte dont la morale est simple : si tu ne te soumets pas au devoir de produire et consommer, tu finiras dans des guenilles démodées assis sur un trottoir à faire des fautes au marqueur sur ton bout de carton. ”

    Bel echo a une citation du grand Carlin :

    “You know how I define the economic and social classes in this country? The upper class keeps all of the money, pays none of the taxes. The middle class pays all of the taxes, does all of the work. The poor are there just to scare the shit out of the middle class. Keep ’em showing up at those jobs.”

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